Interview auteur ISMO

Interview d’ISMO

Il n’est pas devenu auteur du jour au lendemain. C’est une faillite professionnelle, des formulaires kafkaïens et une furieuse envie de raconter qui ont conduit cet ancien indépendant à poser les premiers mots de ce qui allait devenir La vérité sur l’affaire Kamel Léon. Un roman aussi singulier dans sa forme que dans son propos : imaginez John Wick aux prises non pas avec des assassins, mais avec Pôle emploi ! Derrière l’humour et la satire se cache pourtant une question grave, celle du sens et de la persévérance quand tout semble jouer contre soi. C’est aussi le fil rouge d’un parcours d’auteur entièrement mené en indépendant, loin des circuits traditionnels de l’édition. Une démarche assumée, revendiquée même, que l’auteur replace dans une longue lignée de créateurs — de Proust à Todd McFarlane — ayant choisi de garder la main sur leur œuvre plutôt que de la confier à d’autres.

Rencontre avec un auteur qui préfère l’autonomie à la validation, l’absurde à la plainte, et qui travaille, avec youStory, à bâtir quelque chose qui lui appartient vraiment.

Comment êtes vous devenu auteur ?

Pour être franc, je ne suis pas sûr qu’on devienne auteur comme on devient médecin, ingénieur ou avocat. Là, il y a un seuil net : un diplôme, un titre, une porte qui s’ouvre. L’écriture, elle, n’a pas de seuil. C’est un apprentissage sans fin, plus proche de grandir que d’arriver quelque part : on progresse à chaque page, sans jamais se dire qu’on y est tout à fait. Le point de départ, lui, est clair : une période professionnelle difficile m’a laissé du temps et une furieuse envie de raconter. Nourri depuis toujours de cinéma, de mangas et de jeux vidéo, j’avais ces histoires en moi sans avoir jamais sauté le pas. Un jour, je me suis assis, j’ai commencé, et je n’ai plus arrêté.

Comment est né le 1er tome de « La vérité sur l’affaire Kamel Léon » ?

D’une faillite, pour tout dire. J’étais indépendant, à la tête d’une petite entreprise née par nécessité bien plus que par choix. Les cotisations s’accumulaient, les clients se faisaient attendre, et j’ai fini par transformer cette galère en fiction. J’ai pris un héros d’action increvable, façon John Wick, redoutable d’efficacité, taillé pour un monde retors et impitoyable. Puis je l’ai jeté dans la jungle administrative française, ses formulaires sans queue ni tête, ses entretiens absurdes, ses files d’attente sans fin. La question de départ tenait en une ligne : comment un type capable de neutraliser une pièce entière en trois secondes survit-il à l’inertie d’un guichet ? Voir un prédateur d’élite se débattre dans la paperasse avait quelque chose de jouissif à écrire. Quant à savoir comment Kamel s’en sort, je laisse au lecteur le plaisir de le découvrir.

Quels sont les thèmes abordés dans l’ouvrage ?

Ils sont nombreux, et tous convergent vers une seule question, celle que Kamel se pose au fil du récit : si l’on est le meilleur dans un domaine mais que des circonstances indépendantes de notre volonté nous empêchent de réaliser notre destinée, vaut-il encore la peine de poursuivre son existence ? Tout part de là. Autour de cette interrogation gravitent des thèmes très universels dans « La vérité sur l’affaire Kamel Léon » : la quête de sens dans un monde absurde, la perte de soi, la solitude, la dépression. Le tout sous une couche d’humour, parce que rire de l’absurde reste la meilleure façon de le regarder en face.

Pourquoi avez-vous choisi la satire comme procédé littéraire ?

À vrai dire, je n’ai pas choisi la satire, c’est elle qui s’est imposée. Au départ, j’avais en tête un livre bizarre sans savoir par quel bout le prendre. Elle est venue par petites touches, au fil de l’écriture, comme une évidence qui se révèle en cours de route. Je voulais confronter un personnage de pur cliché, le super-agent invincible, à un univers qu’il ne connaissait en rien, celui de la bureaucratie ordinaire. Pour faire dialoguer ces deux mondes sans tomber dans le pesant, la satire offrait l’outil idéal : elle permet d’aborder des sujets graves tout en faisant rire le lecteur. C’était ça, ou un pamphlet indigeste. Le choix a été vite fait.

Comment évoluera l’intrigue dans le 2e tome ?

Le tome 2, c’est le tome 1 transposé dans le monde du travail. Dans le premier, Kamel répond à des annonces qui ne débouchent sur rien, avalé par le vide administratif. Dans le second, il décroche enfin des missions, sauf que tout se ligue pour l’empêcher de les accomplir. Même absurdité, terrain différent : l’inertie passe du guichet au bureau. On lui confie des tâches, on l’envoie au charbon, et chaque rouage semble conçu pour le faire patiner. Le tome devrait aussi éclairer ce que cache cette fameuse « affaire Kamel Léon », du moins je l’espère. Rien n’est gravé dans le marbre, je préfère ne pas vendre la peau de l’ours. Si je fais mon travail comme il faut, le lecteur s’y retrouvera. Sinon, ce sera la faute de l’inertie administrative, elle a bon dos.

Que pensez-vous de l’autoédition?

Tout dépend du sens qu’on donne au mot « indépendant ». Pour moi, être indépendant, c’est être autonome au sens propre du terme. Le mot vient du grec : autos, soi-même, et nomos, la règle. Autrement dit, se donner à soi-même sa propre loi. Au fond, être indépendant, c’est posséder son œuvre et garder la main dessus, au lieu de la céder à une maison qui décide à votre place.

L’histoire regorge de créateurs qui ont fait ce pari. Proust se fait recaler par Gallimard pour « Du côté de chez Swann » et publie à compte d’auteur chez Grasset, refusant d’enterrer son livre. Six ans plus tard, en 1919, le Goncourt couronne le tome suivant, « À l’ombre des jeunes filles en fleurs », au nez du grand favori Roland Dorgelès. Vexé, son éditeur Albin Michel fait imprimer « Prix Goncourt » en gros sur la bande de son propre livre et, juste en dessous, en tout petit, « 4 voix sur 10 », histoire de rappeler que Proust ne l’avait emporté que d’une courte tête. Une jolie mesquinerie de mauvais perdant.

Même logique du côté de la BD, où être indépendant veut dire une chose : posséder ses personnages. Chez Marvel (Spider-Man, les Avengers, Wolverine) ou DC (Batman, Superman, Wonder Woman), l’auteur est salarié et la maison empoche les droits. Quelques-uns ont refusé ce marché. En 1992, Todd McFarlane claque la porte pour cofonder Image Comics, un collectif où chaque créateur garde l’entière propriété de ses œuvres ; il y lance « Spawn », qu’il possède de A à Z. Deux ans plus tard, Mike Mignola publie « Hellboy » chez Dark Horse, un éditeur indépendant fondé en 1986 par un ancien libraire sur un credo simple : l’auteur reste propriétaire de ce qu’il crée. Mignola conserve donc tous les droits sur son personnage. Tous deux finissent à l’écran, « Spawn » dès 1997, « Hellboy » sous la caméra de Guillermo del Toro en 2004. Le cas de « The Boys » est le plus parlant : trop violent pour DC, la maison l’annule au bout de six numéros en 2006. Garth Ennis et Darick Robertson récupèrent leurs droits, le relancent chez l’indé Dynamite, et la série finit par exploser sur Amazon en 2019, là où débarque aussi en 2021 l’« Invincible » de Robert Kirkman, lancé chez Image dès 2003. Et ça continue : en 2023, Geoff Johns plaque DC pour fonder Ghost Machine, sa propre maison où les créateurs gardent tout, et son « Redcoat » file déjà vers le grand écran.

Le jeu vidéo illustre une autre facette : la liberté créative à l’état brut. Là, pas d’idées révolutionnaires, les pitchs tiennent sur un timbre-poste. Dans « Five Nights at Freddy’s », un gardien doit survivre cinq nuits dans une pizzeria. « Poppy Playtime » vous piège dans une usine de jouets devenue maléfique, « Garten of Banban » dans une crèche cauchemardesque, « Amanda the Adventurer » sur les traces d’une disparue livrée à un démon. Ce qui fait mouche, c’est l’alliance d’un gameplay tout simple et d’un lore barré jusqu’à l’os, que des créateurs souvent seuls ont façonné sans personne pour les brider.

Le cinéma le confirme : « Talk to Me », « Backrooms » ou « Obsession » sont partis d’une étincelle indépendante, un court posté sur YouTube, un scénario écrit dans un café, avant que l’industrie ne les rattrape à coups de millions. La preuve que le public réclame des voix neuves.

Deux exemples récents achèvent de l’illustrer. Markiplier a écrit, réalisé, financé et distribué lui-même « Iron Lung », tiré d’un jeu indé, pour dépasser les cinquante millions de dollars au box-office. Chris Stuckmann, critique sur YouTube, a financé « Shelby Oaks » par une collecte record auprès de son public, avant d’être distribué par Neon, la maison indépendante derrière « Parasite » et « Anora ». Tous deux gardent la main d’un bout à l’autre, sans personne au-dessus pour lisser leur vision. La preuve que cet équilibre, l’argent et la liberté réunis, tient à une seule chose : qui décide.

Reste alors la vraie question, celle qui traverse tous ces exemples : à partir de quand cesse-t-on d’être indépendant ? De Proust à compte d’auteur au créateur de jeu d’horreur seul dans sa chambre, en passant par les comics rachetés par les géants du streaming, tous oscillent entre deux pôles. Posséder son œuvre n’est qu’un début. L’indépendance digne de ce nom réunit deux choses : l’autonomie financière et la liberté créative. Et l’une se paie souvent au prix de l’autre, la liberté sans les moyens d’un côté, les moyens sous tutelle de l’autre. Les tenir ensemble reste l’exception, et c’est vers cet équilibre que j’essaie de tendre.

Comment décririez-vous votre travail avec youStory ?

It was perfect. Perfect. Everything, down to the last minute detail. Voilà qui résume assez bien mon ressenti. youStory est une maison fiable, qui accompagne ses auteurs pour de vrai et répond aux questions avec une rapidité que j’ai beaucoup appréciée. Du moindre détail de mise en page jusqu’aux décisions de fond, j’ai senti une équipe investie. Je ressors de cette aventure très satisfait du travail accompli, et j’espère que tout cela portera ses fruits. Il ne reste plus qu’à croiser les doigts.

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