Illettrisme : comprendre un phénomène de société pour mieux le combattre

Illettrisme : comprendre un phénomène de société pour mieux le combattre.

Imaginez devoir remplir un formulaire administratif sans être certain de comprendre les questions. Devoir lire une consigne de sécurité au travail et craindre de mal l’interpréter. Recevoir une lettre importante et repousser le moment de l’ouvrir. Ou encore faire semblant de comprendre un message que l’on vient de vous lire. Pour des millions de personnes, ces situations ne relèvent pas de l’exceptionnel : elles font partie du quotidien.

Savoir lire, écrire et compter paraît une évidence à qui a grandi avec un livre entre les mains. Pour plusieurs millions de personnes en France, et plusieurs centaines de millions dans le monde, ce n’est pourtant pas le cas. En 2021, nous consacrions déjà un article à notre engagement contre l’illettrisme. Cinq ans plus tard, les chiffres ont changé, les outils de mesure se sont affinés et la mobilisation nationale a pris une ampleur inédite avec l’édition 2026 des Journées Nationales d’Action contre l’Illettrisme. L’occasion pour moi de faire un point complet sur ce phénomène de société : ce qu’il recouvre, ses causes, les moyens d’aider les personnes concernées, les perspectives d’avenir et les organismes vers qui se tourner.

L’illettrisme en France et dans le monde

Une réalité mondiale encore massive

À l’échelle de la planète, l’UNESCO distingue l’analphabétisme – le fait de n’avoir jamais été scolarisé et de ne pas savoir lire ni écrire – de l’illettrisme, qui concerne des personnes ayant été scolarisées mais qui ont perdu ou n’ont jamais consolidé la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul. Les deux phénomènes cohabitent selon les régions du monde.

Les progrès accomplis depuis un demi-siècle sont réels : le taux mondial d’alphabétisation des adultes de 15 ans et plus est passé de 65 % en 1975 à 88 % en 2024, et celui des jeunes de 15 à 24 ans atteint désormais 93 %. Malgré cette progression, l’Institut de statistique de l’UNESCO recensait encore, en 2025, au moins 739 millions d’adultes incapables de lire et d’écrire un texte simple, dont environ deux tiers de femmes. Les disparités régionales restent considérables : l’Afrique subsaharienne et l’Asie centrale et du Sud concentrent l’essentiel des personnes concernées, avec des taux d’alphabétisation qui, dans certains pays, ne dépassent pas 20 à 35 % de la population. Paradoxalement, la croissance démographique de ces régions fait que le nombre absolu de personnes non lettrées continue d’augmenter, même quand le taux d’alphabétisation progresse.

La situation en France : des chiffres réactualisés

En France, l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme (ANLCI) s’appuie désormais sur l’enquête Formation tout au long de la vie (FLV), menée par l’Insee et la Depp et publiée en 2024. Elle a permis d’actualiser un taux mesuré pour la dernière fois en 2018. Les nouveaux résultats montrent que 4 % des personnes de 18 à 64 ans ayant été scolarisées en France sont aujourd’hui en situation d’illettrisme, soit environ 1,5 million de personnes.

Ce chiffre ne raconte cependant qu’une partie de l’histoire. L’ANLCI a élargi son observation aux compétences de base dans leur ensemble ; lecture, écriture, mais aussi calcul (on parle alors d’innumérisme). En les additionnant, ce sont environ 3,7 millions d’adultes, soit une personne sur dix, qui rencontrent de fortes difficultés avec au moins une compétence de base. C’est ce constat qui donne son slogan à la mobilisation 2026 : « 10 % concernés, 100 % mobilisés ».

Autre enseignement notable : les jeunes ne sont pas épargnés. 11 % des 18-29 ans sont en forte difficulté avec les compétences de base, essentiellement en numératie, et ce chiffre grimpe à 41 % chez les jeunes sans aucun diplôme. Plus de la moitié des jeunes concernés vivent en dehors des grandes villes, confirmant que l’illettrisme n’est ni un phénomène uniquement urbain, ni un phénomène cantonné aux générations les plus âgées.

Comme le rappelait déjà notre article de 2021, l’illettrisme ne doit être confondu ni avec l’analphabétisme, ni avec un manque d’intelligence : une large part des personnes concernées travaillent, souvent dans des métiers manuels où elles ont développé d’autres compétences pour compenser leurs difficultés avec l’écrit.

Un phénomène souvent invisible

L’illettrisme est aussi un phénomène largement invisible. Beaucoup de personnes concernées ont appris, au fil des années, à dissimuler leurs difficultés et à développer des stratégies de contournement pour rester autonomes dans leur vie quotidienne. Elles peuvent éviter de remplir un formulaire, demander à quelqu’un de lire un courrier à leur place, mémoriser une information plutôt que la noter ou encore prétexter avoir oublié leurs lunettes pour ne pas avoir à lire un document. Au travail, certaines choisissent des tâches qu’elles maîtrisent parfaitement ou évitent les situations qui nécessitent de lire ou d’écrire devant leurs collègues. Ces stratégies permettent souvent de préserver les apparences, mais elles peuvent aussi entraîner isolement, perte de confiance et renoncement à certaines opportunités. C’est pourquoi le repérage de l’illettrisme doit toujours s’effectuer avec bienveillance, discrétion et sans jugement : derrière une difficulté avec l’écrit se cache souvent une personne qui a simplement appris à vivre avec.

Quelles sont les causes de l’illettrisme ?

Les situations d’illettrisme trouvent rarement leur origine dans une cause unique. Plusieurs facteurs, souvent cumulatifs, sont régulièrement identifiés :

  • Les difficultés dès l’enfance et la petite enfance : un manque de stimulation au langage écrit avant même l’entrée à l’école, des troubles de l’apprentissage non repérés ou mal accompagnés, un contexte familial ou social fragilisé.
  • L’échec et la sortie précoce du système scolaire : une scolarité interrompue sans diplôme reste l’un des terreaux les plus fertiles de l’illettrisme à l’âge adulte.
  • Les ruptures et traumatismes personnels : un accident de vie, un parcours migratoire, un contexte familial difficile peuvent fragiliser l’acquisition ou le maintien des compétences de base.
  • L’éloignement prolongé de l’écrit à l’âge adulte : occuper un emploi qui ne sollicite pas la lecture ou l’écriture pendant plusieurs années peut entraîner un véritable « effritement » de compétences pourtant acquises à l’école ; un phénomène que l’ANLCI documente précisément.
  • La fracture numérique, ou illectronisme, vient aujourd’hui s’ajouter et parfois amplifier l’illettrisme : la dématérialisation des démarches administratives, bancaires ou professionnelles pénalise doublement les personnes déjà fragiles face à l’écrit.

Les conséquences, elles, touchent tous les pans du quotidien : perte de confiance et dévalorisation de soi, difficultés à communiquer ou à s’exprimer, accès compliqué aux soins, au logement, à l’information ou à Internet, freins à l’insertion professionnelle et à la participation à la vie sociale et culturelle. Selon les données 2025, 8 % des personnes en emploi connaissent encore de fortes difficultés avec les compétences de base, c’est donc un enjeu que les entreprises et les branches professionnelles commencent à prendre au sérieux, notamment via France Travail et les opérateurs de compétences (OPCO).

Illettrisme : 5 idées reçues à combattre

Derrière chaque situation d’illettrisme, il y a avant tout une personne, son histoire, ses compétences et des capacités d’apprentissage. L’enjeu est donc moins de juger que de comprendre, accompagner et redonner confiance.

💭 L’idée reçueVraiment ?💡 La réalité
« Une personne illettrée ne sait pas lire. »Faux !L’illettrisme ne signifie pas ne rien savoir lire. Une personne peut déchiffrer un texte simple mais rencontrer de grandes difficultés pour le comprendre, l’écrire ou utiliser l’écrit au quotidien.
« L’illettrisme concerne surtout les personnes âgées. »Faux !L’illettrisme peut toucher tous les âges. Les jeunes adultes ne sont notamment pas épargnés par les difficultés avec les compétences de base.
« Être illettré, c’est manquer d’intelligence. »Absolument pas !L’illettrisme n’a aucun rapport avec l’intelligence. De nombreuses personnes concernées développent de solides compétences professionnelles et des stratégies pour contourner leurs difficultés avec l’écrit.
« Une personne illettrée ne peut pas avoir un emploi. »Faux !L’illettrisme peut concerner des personnes en emploi, y compris dans des métiers où elles ont appris à compenser leurs difficultés. Certaines peuvent toutefois être freinées dans leur évolution professionnelle.
« À l’âge adulte, il est trop tard pour apprendre. »Faux !Il n’est jamais trop tard pour progresser. Avec un accompagnement adapté, chacun peut renforcer ses compétences, retrouver confiance et gagner en autonomie face à l’écrit.

Comment aider les personnes touchées par l’illettrisme ?

Agir en prévention, dès le plus jeune âge

La prévention reste le levier le plus efficace. Familiariser les tout-petits avec le langage oral et écrit, encourager la lecture partagée en famille, accompagner les parents eux-mêmes en difficulté avec l’écrit, et consolider les apprentissages fondamentaux tout au long de la scolarité sont autant d’actions qui réduisent le risque d’illettrisme à l’âge adulte. Éviter les sorties du système scolaire sans qualification demeure un objectif prioritaire des politiques éducatives.

Accompagner les adultes concernés

Pour les adultes déjà en situation d’illettrisme, plusieurs leviers existent :

  • Le repérage, souvent la première étape : des outils comme le test eva, développé par l’ANLCI (plus de 80 500 passations recensées sur une année), permettent à des acteurs de terrain – missions locales, France Travail, entreprises, travailleurs sociaux – d’identifier des difficultés parfois cachées depuis des années derrière des stratégies de contournement.
  • La formation adaptée, via des ateliers de remédiation en petits groupes, au plus près du lieu de vie des personnes, pour faciliter leur participation.
  • La simplification des démarches du quotidien, afin de préserver l’autonomie des personnes concernées le temps qu’elles progressent.
  • La sécurisation du parcours professionnel, en orientant vers des formations qui s’appuient sur les compétences déjà maîtrisées plutôt que sur les seuls diplômes.

Le rôle central du milieu associatif

Sur le terrain, ce sont des centaines d’associations, souvent portées par des bénévoles, qui font vivre concrètement la lutte contre l’illettrisme : ateliers de lecture, clubs d’écriture, bibliothèques de rue, mentorat scolaire, accompagnement à la scolarité. Ces structures ont un besoin constant de soutien financier et matériel pour poursuivre leur action – c’est précisément la raison pour laquelle youStory reverse une partie de ses bénéfices à une association engagée dans ce combat, convaincue qu’une société d’édition comme la nôtre a un rôle particulier à jouer pour que chacun puisse un jour avoir accès au plaisir de la lecture. Sur le terrain, ce sont des centaines d’associations, souvent portées par des bénévoles, qui font vivre concrètement la lutte contre l’illettrisme : ateliers de lecture, clubs d’écriture, bibliothèques de rue, mentorat scolaire, accompagnement à la scolarité. Ces structures ont un besoin constant de soutien financier et matériel pour poursuivre leur action – c’est précisément la raison pour laquelle youStory fait régulièrement des dons financiers et de livres à des associations engagés dans ce combat, convaincue qu’une société d’édition comme la nôtre a un rôle particulier à jouer pour que chacun puisse un jour avoir accès au plaisir de parcourir les pages d’un livre.

En effet, la lecture n’est pas seulement un loisir ou un moyen d’accéder à la culture. Elle contribue au développement du vocabulaire, à la compréhension, à l’expression et à la confiance en soi. Mais pour les personnes éloignées de l’écrit, l’accès au livre doit s’inscrire dans un accompagnement adapté : l’enjeu n’est pas simplement de mettre un livre entre leurs mains, mais de leur permettre de retrouver progressivement le plaisir et l’autonomie face à l’écrit.

Comment aider sans stigmatiser ?

Le meilleur réflexe ? Ne pas faire à la place, mais faire avec. Une personne en difficulté avec l’écrit a avant tout besoin de confiance, de respect et d’un accompagnement adapté.

Pour aider sans stigmatiserÀ privilégier🚫 À éviter
💬 Proposer son aide avec tact« Si vous le souhaitez, je peux vous aider à remplir ce document. »« Vous ne savez pas lire ? »
🧑‍🤝‍🧑 Respecter l’autonomieAccompagner la personne tout en la laissant faire ce qu’elle peut par elle-même.Faire systématiquement les démarches à sa place.
🗣️ Communiquer simplementUtiliser des phrases claires, des mots simples et vérifier que le message a bien été compris.Employer un vocabulaire complexe ou multiplier les informations.
🙈 Préserver la confidentialitéProposer son aide discrètement, sans attirer l’attention des autres.Mettre la personne en difficulté ou révéler ses difficultés devant son entourage.
🌱 Encourager plutôt que jugerValoriser les progrès et les compétences déjà acquises.Se focaliser sur les erreurs ou laisser entendre qu’il est « trop tard » pour apprendre.

Quelles perspectives pour l’avenir ?

Le bilan est contrasté, entre motifs d’optimisme et vigilance nécessaire.

Les signaux positifs sont réels. Le taux mondial d’alphabétisation des adultes continue de progresser (88 % en 2024, contre 65 % il y a cinquante ans), porté notamment par la scolarisation des filles, aujourd’hui quasiment à parité avec les garçons dans l’enseignement primaire et secondaire. En France, la méthodologie de mesure s’est considérablement affinée : la création en 2023 de l’Observatoire de l’illettrisme et de l’illectronisme au sein de l’ANLCI, puis la publication en 2024-2025 de cartographies territoriales précises, permettent pour la première fois d’agir de façon ciblée plutôt qu’à l’aveugle. La mobilisation associative et institutionnelle ne cesse de s’amplifier : les Journées Nationales d’Action contre l’Illettrisme sont passées de 1 200 événements labellisés en 2024 à 1740 événement en 2025.

Les motifs de vigilance existent aussi. Au niveau mondial, la croissance démographique dans certaines régions (Afrique subsaharienne notamment) fait que le nombre absolu de personnes analphabètes continue d’augmenter malgré la hausse des taux d’alphabétisation, ce qui rend l’objectif de développement durable de l’ONU (garantir l’alphabétisation de tous les jeunes et d’une large part des adultes d’ici 2030) difficile à atteindre dans les délais. En France, le fait qu’un jeune de 18-29 ans sur dix soit en forte difficulté avec les compétences de base (et jusqu’à 41 % chez les jeunes sans diplôme) montre que l’illettrisme n’est pas un phénomène en voie de disparition mécanique : sans effort soutenu, il continue de se reconstituer à chaque génération. L’essor de l’illectronisme, enfin, ajoute une couche de complexité : la dématérialisation généralisée des services publics et privés peut exclure davantage encore les personnes déjà fragiles avec l’écrit si elle n’est pas accompagnée.

Les initiatives en cours : les journées de lutte contre l’illettrisme

Chaque année, autour du 8 septembre – Journée internationale de l’alphabétisation instaurée par l’UNESCO – l’ANLCI et ses partenaires organisent les Journées Nationales d’Action contre l’Illettrisme (JNAI). Lancées en 2014, l’année suivant la déclaration de grande cause nationale de 2013, elles connaissent en 2026 leur treizième édition, avec une nouveauté de calendrier : des temps forts nationaux concentrés du 8 au 11 septembre, suivis d’actions en région jusqu’au 2 octobre. Chaque jour de la semaine forte est consacré à une thématique différente (demandeurs d’emploi, monde du travail, territoires à risque…), et l’édition 2026 met un accent particulier sur l’illettrisme en milieu professionnel, en partenariat avec France Travail, les missions locales et les OPCO.

Au niveau international, la Journée mondiale de l’alphabétisation du 8 septembre reste le rendez-vous de référence porté par l’UNESCO, complétée par les Prix internationaux d’alphabétisation qui récompensent chaque année des programmes innovants à travers le monde, avec en 2025 un focus sur l’alphabétisation à l’ère numérique.


Les organismes français à contacter

Pour les personnes concernées, leurs proches, ou toute structure souhaitant s’engager, plusieurs organismes constituent des points d’entrée fiables :

  • L’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme (ANLCI) est l’organisme de référence. Il fédère les acteurs publics et associatifs, mesure le phénomène et oriente vers des solutions locales.
    • Adresse :1, place de l’École – BP 7082, 69348 Lyon Cedex 07.
    • Site web : anlci.gouv.fr
  • France Travail, qui accompagne les demandeurs d’emploi en situation d’illettrisme via le repérage et l’orientation vers des formations adaptées.
  • L’Association Coup de Pouce, active dans l’accompagnement à la lecture et à l’écriture des enfants dès le CP, dans une logique de prévention précoce.
  • Lire et faire lire, réseau de bénévoles qui anime des temps de lecture partagée auprès des enfants dans les écoles et les bibliothèques.
  • ATD Quart Monde, notamment via ses bibliothèques de rue, qui vont à la rencontre des enfants et des familles les plus éloignés de l’écrit.
  • L’AFEV, qui propose du mentorat étudiant auprès d’enfants en fragilité sociale, dès 5-7 ans.
  • Le Secours Populaire Français, engagé plus largement contre les exclusions, y compris l’accès à la lecture et à l’écrit.

Glossaire pour bien comprendre l’illettrisme

SituationDéfinition
IllettrismeLa personne a été scolarisée en France mais ne maîtrise pas suffisamment les compétences de base
AnalphabétismeLa personne n’a jamais ou très peu été scolarisée et n’a pas appris à lire et écrire
Français langue étrangèreLa personne peut savoir parfaitement lire et écrire dans une autre langue mais ne maîtrise pas suffisamment le français
InnumérismeDifficultés importantes avec les nombres et le calcul
IllectronismeDifficultés à utiliser les outils et services numériques

L’illettrisme reste donc un défi de société, en France comme dans le monde. Mais c’est aussi un défi sur lequel des progrès concrets sont possibles, à condition que la prévention, le repérage et l’accompagnement restent une priorité partagée par les pouvoirs publics, les entreprises et le milieu associatif. Publier un livre et le rendre accessible au plus grand nombre, c’est aussi, à notre échelle, une manière d’y contribuer.

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